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Le billet de Michel

Observer - Photographier - Partager....

Publié le par Michel
Publié dans : #Thaïlande-Camillian

Désespérance.

Lundi 7 janvier 2008

Le bus freine mais s’arrête à peine. Il faut vite grimpé à l’intérieur, poussé par les autres passagers derrière moi (il faut toujours aller très vite, pour monter et pour descendre !). Je me retrouve encore une fois entassé comme une sardine dans sa boite en métal !

Dans le bus environ cinquante places assises, nous sommes certainement plus de quatre vingt (je voulais compter mais c’est mission impossible). Evidemment, au-delà de 50, la sardine est debout dans l’allée centrale, vous allez vite imaginer n’est ce pas, surtout ceux d’entre vous qui prennent le métro, le RER ou le train aux heures de pointes ou les jours de grève…..

Voilà, c’est tout pareil, sauf que le métro, le RER ou le train roulent sur des rails, ce qui rend la trajectoire plus cohérente.

Bon, je vais faire court pour le bus aujourd’hui, et j’arrive environ une heure et demie plus tard à la mission. A peine arrivé, ce sont les salutations à la Thaï, les mains jointes devant le visage incliné, et pour certains les accolades. J’ai toujours, sincèrement,  un grand moment de bonheur à retrouver tous ces malades d’âges divers car je vois sur leurs visages de grands sourires. Et souvent, leur première parole est de s’inquiéter de ma santé.

J’entre dans la salle où Jak est toujours couché et le trouve prostré. Il me regarde mais il n’a pas, comme à son habitude, le sourire, le regard est d’une terrible tristesse. Je lui touche le front, il ne semble pas avoir de fièvre, mais il me dit qu’il n’a pas pu manger normalement depuis plusieurs jours car il a un problème à l’estomac. Il tousse de temps en temps et semble vraiment très fatigué.

Je lui apporte un morceau de pizza et un hot dog, dont il est friand, mais il ne regarde pas et cela reste dans le sac plastique. Il prend lentement l’enveloppe dans laquelle j’ai glissé quelque argent, mais il ne là met pas dans sa sacoche immédiatement.

A ma question, quelle boisson  veut-il que j’aille chercher, il a beaucoup de mal à se décider.

En me dirigeant vers la « cantine » pour lui acheter un Coca Cola et un Sprite, je m’attarde auprès de certains dont je suis devenu aussi, au fil des séjours, leur visiteur. Après avoir passé un peu plus d’une heure auprès de Jak, je quitte la mission sans avoir  effectué une distribution générale de boisson. Ce sera pour la prochaine fois car aujourd’hui, il était nécessaire que je passe un peu plus de temps avec Jak.

Au retour, et contrairement à mon habitude, je n’observe pas grand-chose dans le bus.

Que de questions envahissent ma tête !  Il y a presque deux ans, mon chemin a croisé celui de Jak, un jour sur la plage de Jomtien, alors que je n’avais jamais fait attention à lui.

Il  travaillait pourtant sur cette plage depuis longtemps. Mais la plage est bien vaste, il y a beaucoup de monde et avant, il allait bien !

C’est son aspect, et la certitude qu’il était très malade qui m’a fait intervenir, et le prendre en charge, malgré la désapprobation quasi générale des Farangs (touristes) et des thaïlandais.

Pourquoi l’ai-je pris en charge ?  Je n’en sais rien.  

Sans doute parce qu’il était malade, seul, abandonné de tous, y compris de sa famille, et certainement parce que je ne pouvais pas accepter cette indifférence générale, qui me révoltait !

Comment aurais-je pu continuer mon  farniente sur une chaise longue, face à la mer, alors que quelqu’un à côté de moi  vivait une terrible situation! Madame ROYAL aurait sans doute dit : « en désespérance » !

Inconnu  pour moi, c’est un malade à qui j’ai tendu la main et essayé d’apporter quelques aides et réconforts. C’est aussi pour qu’il puisse obtenir des soins, une nourriture et un toit qu’avec Kévin Anglais/Australien, nous avons pu le conduire dans cette institution près de Rayong.

C’est un peu tout cela qui me revenait en mémoire dans le bus du retour vers Jomtien.

La maladie évolue inexorablement, et je ne suis pas sans connaître la façon dont ce séjour devrait se terminer pour Jak.

Il en sera, vraisemblablement, pour lui comme pour le plus grand nombre des malades que j’ai connu durant cette dernière année. Ils ont, après un séjour plus ou moins long, quitté ce monde.

Je suis quelque peu pessimiste aujourd’hui, mais ne soyez pas inquiet pour moi, même si ce n’est pas toujours facile, car chaque situation, en fonction de l’évolution de la maladie, est différente. Il est donc assez normal que de nouvelles questions se posent.

 


Une journée très éprouvante. 

14 janvier 2008

5 h ½ de transport  et 4 h ½ à l’hôpital de Rayong.  

D’ordinaire, un bus arrive environ toutes les trente minutes. Aujourd’hui, cela commence bien mal. L’attente est interminable et bien sur, lorsqu’un bus arrive : que croyez-vous ?   Il est, comme très souvent,  déjà en surcharge.

Toutefois, le « caissier » pense qu’il peut faire plus de recette, et nous invite gentiment mais fermement  à  nous pousser vers le fond du car. Comme je résiste un peu, il met sa main dans mon dos et tout en me caressant entre les omoplates me pousse fermement. Evidemment, je ne suis pas trop content, et tourne mon visage pour lui montrer mon désaccord.  Il me sourit et, secouant la tête, a l’air de dire : «  ben oui, mais faut y aller ». Que puis-je faire ? J’avance vers le fond du bus.

Au gré des montées et des descentes de passagers, comme par un jeu de chaises musicales, je me trouve tout au bout de l’allée centrale, juste devant la toute dernière rangée, qui est une longue banquette de cinq places. Celle-ci se trouve sur une petite estrade d’environ 30 centimètres, car le moteur est juste en dessous. Sur le devant, il me semble qu’il y a comme une grille car je sens une vague de chaleur m’envahir les jambes. Tout en haut, du plafond, tombe une ventilation froide. J’ai donc chaud en bas, froid en haut, au milieu, ca va merci !

Un long moment encore, et un passager quitte sa place sur la banquette. Je me précipite avant que quelqu’un ne s’installe. C’est la première fois que je suis assis à cet endroit. Je ne suis pas certain de renouveler l’expérience. En effet, ce sont les places Orangina (secouez, secouez-moi !).  Une femme est à coté de moi, «elle va avoir une descente d’ovaires» pensais-je ! Quant à moi, c’est plutôt le café qui remonte !

Comme il fait un grand soleil dehors, le caissier, pour nous protéger de la chaleur et en même temps pour réduire les frais de climatisation, décide de fermer ou faire fermer les rideaux bleus marines. Nous voilà dans une demi-pénombre. Si l’on ne voit plus rien de la route et de l’extérieur nous n’en sommes pas moins secoués.

Petit à petit, les passagers sont moins nombreux et je parviens à récupérer une place plus près du conducteur. Ainsi, je vois par le pare brise la route afin de ne pas rater la mission où je parviens vers 11 h 30. Après un rapide bonjour à tous ceux que je rencontre,  j’avance vers la salle de soins palliatifs. Jak n’est pas là, il est à l’hôpital de Rayong. Cela devient assez fréquent, je me fais expliquer où se trouve cet établissement. Ce n’est pas bien clair, mais je décide tout de même de m’y rendre. C’est environ à 20 kilomètres de la mission…. Me voici, à nouveau, au bord de la route, attendant un bus ou un taxi collectif  (petit camion avec deux banquettes en longueur à l’arrière). C’est ce dernier qui me conduira jusqu’à son terminal à Rayong. Je demande ensuite à un taxi-moto d’aller à  l’hôpital dont le nom m’a été écrit en thaïlandais, où j’arrive vers 12 h.

C’est un hôpital typiquement thaïlandais, avec beaucoup d’ouvertures, une multitude de bâtiments peu faciles à mémoriser à première vue. A peine entré dans la première salle d’attente, j’aperçois Jak sur un brancard. Il me dit être ici depuis 8 heures du matin, et ne pas avoir vu le docteur.  Ce n’est pas la vérité.  Ai-je bien compris ?  Lui-même ne sait-il plus trop ce qu’il en est ? 

Il a bien vu un médecin et attend les médicaments qui sont fournis par l’administration hospitalière. Il recevra un plus tard, un immense sac plastique avec toutes sortes de pilules, gélules, fortifiants et vitamines. Songsak, un aide-soignant m’expliquera avec forces détails les qualités de chaque prescription. Mais, cette fois, c’est moi qui ne comprends pas tout et n’enregistre rien.

Après avoir reçu ses médicaments, Jak devra attendre encore car la mission a conduit six malades et tout le monde rentrera ensemble, dans le même véhicule. Jak est bien mal en point.  Il n’a pas déjeuné car ce n’est pas bon, dit-il. . Je trouve, dans une salle aménagée une vingtaine de petits restaurants,  je cherche du riz avec du porc, une sauce non pimentée et un Coca-cola, selon ses souhaits. Au retour, je l’aide à boire et il essaie de manger seul mais c’est bien difficile. J’ai l’impression qu’il doit faire de gros efforts pour déglutir. Le Coca le fait grimacer. Il désire plutôt un café glacé. Je repars effectuer le nouvel achat, et constate à mon retour qu’il n’a pratiquement rien mangé.  Avec une paille, il avale une gorgée de café glacé et n’en veut plus. C’est assez désespérant, mais il est malade. Il faut le comprendre.

Il n’est pas seul ici, alors je vais rendre visite aux autres malades de la mission, qui attendent soit la consultation d’un médecin, soit les résultats des examens, soit les médicaments. Il y a un aveugle, qui a également de plus en plus de mal à marcher. Un autre malade, qui perd progressivement la vue, deux jeunes femmes dont une n’a plus toute sa raison et un jeune homme de seize ans (mais il en parait neuf tellement il est chétif).

Songsak me fait rencontrer quatre infirmiers spécialisés en accompagnement et soins pour les malades séropositifs dans cet hôpital. Nous dialoguons un long moment car Ils sont curieux de comprendre mon action et surpris de voir un farang dans leurs murs. En conclusion, Songsak traduit mes visites avec une phrase qui, un temps, faisait rire à Camillian: « Mitchel est le sponsor des malades à Camillian ».

Pour conduire les deux aveugles auprès d’un médecin, nous devons traverser plusieurs salles d’attente. Songsak, prend les dossiers sous un bras, moi je le suis en réglant mes pas sur ceux de Nonne qui marche lentement derrière moi en me tenant par les épaules. Anioukoun tient Nonne par la chemise. Nous déambulons ainsi, et je vous laisse imaginer les regards des thaïlandais en voyant un aide-soignant habillé d’une veste blanche sur laquelle est brodée une grande croix rouge, symbole des Camillian, et un farang qui « joue » au petit train avec deux thaïlandais aveugles, dont un peine à marcher. Le seul farang que je suis ressemble un peu à un Ovni dans ces lieux.

Un peu de temps avec l’un, un peu de temps avec un autre, acheter quelques boissons, essayer de faire sourire, voici ce qu’a été mon programme de la journée. Un vieux monsieur Thaï, sur un brancard à côté de Jak, a du penser que j’étais une nouvelle recrue de l’établissement. Il m’interpelle et en thaï, sans s’occuper de ma réponse « maicochaï » (je ne comprends pas). 

Finalement, avec quelques difficultés, je crois comprendre, l’aide à s’assoir sur le brancard, lui ouvre un sac plastique dans lequel il a une boisson, et lui tient le flacon pendant qu’il boit avec une paille. Il souhaite ensuite rester un moment assis, je l’aide alors à plier ses jambes. Il est content, moi aussi, même si je me demande s’il ne va pas passer par-dessus bord. Je ne reste pas trop loin (au cas où) et lorsqu’il me semble « assez stable » je lui indique par signe que je vais ailleurs. Il me parle thaï et à ses « sawadee krap », je comprends qu’il me remercie.

Le temps passe lentement, les consultations se terminent. Tout le monde se rapproche de la pharmacie centrale pour la récupération des médicaments. Chacun attend avec un petit papier dans la main, sur lequel est inscrit manuellement un nombre. Un grand panneau lumineux indique le numéro des commandes disponibles.

Le dernier numéro affiché est le 3.320, trois malades de Camillian détiennent  les numéros : 3370 – 3392 et 3472. Ce n’est pas possible, il y en a pour deux heures au moins. Il faut comprendre que chaque ordonnance est constituée du détail des pilules, gélules, etc. Ici, ce ne sont pas des boites que l’on fournies, mais le nombre exact de cachets, selon l’ordonnance. Evidemment, cela augmente terriblement le temps de préparation, mais diminue les coûts.

Après un rapide calcul du temps d’attente avec mon retour à Jomtien, je demande à Songsak, s’il veut bien que je le laisse attendre seul avec les malades car, si je reste, je vais rentrer trop tard à la mission et risque des problèmes pour récupérer le bus une fois la nuit tombée. Bien sur, il n’y voit aucun inconvénient. Encore une fois, je fais le tour des malades pour leur dire que je rentre et que je les verrais bientôt à la mission. J’ai un peu de peine pour eux qui sont là depuis ce matin.

Le retour en bus est prévu à 16 h 30. Je ne sais pas encore que ce retour sera, une nouvelle fois, folklorique.

Phase 1 : nous démarrons à une allure d’escargot pour récupérer le maximum de clients, en ville. Nous sommes un moment rattrapés par un taxi-moto qui demande l’ouverture de la porte alors que nous roulons très lentement. Le  passager est passé de la moto au bus, pratiquement sans arrêt, au milieu de la circulation. Je n’avais jamais vu cela, mais chaque voyage est une nouveauté.

Phase 2 : conduite sport, façon formule 1 : « le circuit est à moi, virez-vous de là ». Le chauffeur est un adepte du mime Marceau. Pour un rien, c’est une gesticulation incroyable. C’est rigolo au début, puis cela devient ennuyeux et fatiguant. Notre Marceau du volant fume quantité de cigarettes. Il  passe et reçoit de nombreux appels téléphoniques Cette conduite se veut sportive, mais elle est surtout dangereuse et immature. Bien souvent, je me cramponne sur mon siège.

C’est vous dire combien je suis heureux de me faire déposer (sain et sauf) devant la grande surface LOTUS à Pattaya pour prendre le dernier Taxi-moto de la journée et rejoindre l’hôtel.

Il est alors presque 19 heures.


Je pense que je meurs…

jeudi 24 janvier 2008

A mon arrivée, Jak a les yeux partiellement clos.

Il dort et respire péniblement. Impossible de décrire ce corps qui a du perdre environ 40 kilo depuis presque deux ans.  Il est épuisé, et n’écoute plus de musique. Deux seuls mots sortiront de ses lèvres :

-        I think  I dead   (Je pense que je meurs!)

J’essai de « mentir » du mieux que je peux, mais cela est fort difficile d’être convaincant.

Je vais, je viens, effectue ma tournée et repars environ deux heures plus tard, après avoir laissé mes coordonnées téléphoniques à Sunee, une aide-soignante qui a pris Jak en sympathie.


En quelques strophes, 2006 – 2008.

C’était au mois de mai

Sur la plage de Jomtien

Où je vis un thaïlandais

Qui ne semblait pas bien !

 

Chaque jour, je l’observais

Proposer un massage,

Aux touristes, qui refusaient

En regardant les nuages.

 

Oui, la maladie se voyait.

Il fallait donc fermer les yeux

Ce garçon ignorer,

Malgré son air malheureux.

 

Si peu de compassion

Me mit en colère.

Pour moi, s’imposait une action

Devant cette misère.

Cependant,

A la plage, à mes côtés,

Faire asseoir ce garçon,

Etait fortement désapprouvé.

Quelle horrible vision !

 

J’ignorais ces regards en biais

Des touristes et des thaïlandais

Convaincu que j’étais

D’être dans le vrai !

 

L’aider, en l’accompagnant,

Pour quelques semaines

Donner un peu d’argent

Etait bien peu de peine.

 

Les médicaments, le soutien,

Les discussions, le réconfort,

Tout cela fût vain

Le sida étant le plus fort !

 

Avant de rentrer en France,

Il fallait aller plus loin

Atténuer ses souffrances

Ne pas le laisser sans soins.

 

Fin octobre, quelques mois plus tard

A une mission, ce garçon fût confié.

Difficile, peu de soutien, mis à part,

Quelques Français et un Anglais.

 

Plus d’une année est passée

Mes visites régulièrement

Me firent rencontrer

Un monde bien différent.

 

Tous ces malades, fatigués,

Du plus jeune au plus âgé :

Adultes – Ados - Enfants

Sont toujours émouvants

 

Hélas, beaucoup ont quitté

Ce monde, qui leur a peu donné.

Remplacé trop rapidement

Par de nouveaux arrivants.

 

Après  ce malade confié

A la mission, comment oublier

Les autres patients ?

Je devins alors, pour tous, le « visiteur »

Offrant, à chacun, un instant de bonheur.

 

Jak, c’est le nom du garçon

Conduit à la mission.

Il est entouré et soigné

Depuis plus d’une année.

 

Hélas, malgré le dévouement

Et les soins permanents,

La maladie semble gagner

Sur ce corps ravagé.

 

L’espoir, c’est aussi la vie

Mais chaque jour, ce corps détruit

S’approche inexorablement

De ses derniers instants.

 


Social Center, ok NA.

lundi 28 janvier 2008.

Voici un nouveau bus (Chonburi – Rayong). Comme je crains qu’une fois encore le bus habituel soit en retard, je me dis : pourquoi pas celui-ci ?

Comme toujours, et surtout le lundi matin, ce n’est plus un bus, c’est une bétaillère. Et encore, me dis-je, je suis heureux lorsque j’aperçois deux femmes enceintes debout, dans la cohue. Je me demande comment elles supportent, notamment lorsque j’en voie une se tortiller, autant que son ventre lui permet, entre les passagers pour s’orienter vers la sortie. Je rentre le ventre et les fesses presque à m’asseoir sur les genoux d’un passager assis, pour libérer la plus grande place dans le couloir. Ben dis donc, je n’avais encore jamais vu cela !

Le caissier, fait le même cheminement, en sens inverse, pour faire payer les derniers passagers. Il arrive vers moi, et à ma précision Camillieeennn, il ne comprend pas !

Je décide donc de lui dire une nouvelle fois avec l’indication du prix en thaïlandais : Ocque sip bath, et il me répond :

-        Social center, ok na !

Voila donc un nouvel intitulé.

Au milieu du brouhaha et du bruit diffusé par la télévision, mon téléphone sonne. Je décroche après avoir vu que Sunee appelait. Il est impossible d’entendre quoi que ce soit.

Bien sur, je pense au pire, et trouve le reste du voyage bien long. Entre temps, je peux rejoindre un siège libre.

Après avoir traversé la cour de la mission, salué par les habituels malades, toujours souriants, j’entre, un peu inquiet, dans la salle de soins palliatifs.

Jak, au fond de son lit, est encore amaigri. Il a le visage tiré, la main droite est complètement recroquevillée et déformée.  Je pose une main sur son front, il ne semble pas avoir de fièvre, il ouvre les yeux et me dit:

-        Savadee krap  (ce qui veut dire Bonjour !)

Sunee nous rejoint et me dit qu’elle avait téléphoné car Jak souhaitait manger une espèce de bouillon de poulet. Je n’en ai pas évidemment, puisque je n’ai rien entendu, dans le bus.

-        Où puis-je acheter cela ?

-        A BAN CHANG.

Bon, et bien, je repars, j’attends un taxi collectif (petit camion) sur le bord de la route qui me conduira à BAN CHANG (environ 10 km). A l’épicerie, je trouve la potion, et je reviens à la mission.

Sunee me dit

-        Tu n’en as acheté qu’un.

-         Oui (je croyais que c’était un truc à diluer, genre soupe, il n’en est rien c’est un concentré à boire tel quel).

Jak avale le contenu du flacon avec une paille. Cela semble lui convenir, je laisse donc de l’argent à Sunee qui en fera provision pour le lendemain.

Aujourd’hui, Jak est un peu moins amorphe que lors de ma dernière visite. Il est même parfois agressif et peu aimable avec les autres malades et les aides-soignants. Mais ne serions nous pas, nous aussi, un peu méchant dans une telle situation ?

Il me dit qu’il pense beaucoup et qu’il faut que je le conduise à Bangkok car ici cela ne lui plait pas. Il n’est pas bien. Il faut donc aller à Bangkok. Et, là je commets une bourde impardonnable et inacceptable, car, au lieu de lui dire que nous allons faire le nécessaire, je lui explique comme je l’avais fait de précédentes fois, que l’on ne peut pas quitter ainsi Camillian, comment peut-on faire les 240 ou 250 km en taxi, dans quel hôpital pouvons nous nous rendre ?

Je lui demande alors s’il veut que je prévienne sa famille, qui, peut-être pourrait demander un rapprochement de leur domicile. J’obtiens une réponse catégorique : NON.

Que dire ?  Sinon, qu’il faut essayer de manger, de prendre des forces et qu’ensuite nous verrons !

Mais je m’en veux terriblement de n’avoir pas eu la présence d’esprit de mentir en lui faisant croire que j’allais m’occuper de ce changement. Le problème est qu’il a toute sa tête et qu’il ne s’agit pas de dire n’importe quoi car il vous rappelle alors vos propos et vous vous trouvez le « bec dans l’eau » !

Mon dieu, que ces situations sont pénibles et difficiles !  Je me suis promis – mais n’est-il pas trop tard – que si la question m’est de nouveau posée, je mentirai en disant qu’un ami fait le nécessaire à Bangkok pour lui.

Un peu plus tard, je quitte la mission, fort mécontent de moi et très fatigué. Je sombre dans un mauvais sommeil dans le bus, et de retour à l’hôtel m’allonge et m’endort immédiatement pendant plus d’une heure.

 


Pourquoi ?...

Jeudi 31 janvier 2008.

Jak est très fatigué. Le visage tiré, le blanc des yeux est un peu plus jaune, la peau redevient tâchée et très noire. Il faut voir pour le croire, comment un corps peut être modifié par la maladie. 

Il ne parle pratiquement pas, mais il observe tout ce qui se passe autour de lui.  Les seules paroles sont :

- Quand repars-tu à Paris ?

- Dans deux semaines.

 

Il ne semble pas (ou ne veut pas) avoir de réaction.

Je réussi à lui faire boire du lait vitaminé avec une paille. Sunee m’informe qu’il boit deux fois par jour ce concentré de poulet que nous avons acheté l’autre jour

Aujourd’hui, j’ai apporté deux petits cadeaux à Moss et à Mac. Ces deux garçons, respectivement âgés de trois et cinq ans vivent ici avec leur maman malade. Ils ne sont pas scolarisés avec les autres enfants qui sont – tous – orphelins.   Ils peuvent « profiter » encore un peu de leurs mamans. Et, lorsqu’elles seront « parties », plus tard, ils rejoindront les autres enfants orphelins de la mission.

Alors que je termine ma distribution habituelle, arrive une ambulance de l’hôpital de Rayong. Trois jeunes femmes et un enfant en descendent. Les femmes essuient leurs yeux remplis de larmes. Le petit garçon [10 ans] regarde alentour et ne semble pas très bien comprendre.  C’est alors qu’un malade me montre les jambes du gamin. Est-ce un Kaposi ?

Des jambes dans cet état sont courantes pour un certain nombre de malades adultes. Cependant, je n’avais jusqu’alors, jamais vu un enfant dans cet état.

L’hôpital ne peut plus rien faire, cet enfant est donc confié à la mission.

Je m’éloigne un moment, marche un peu, pour Libérer  ma « tristesse ».


Massage extraordinaire !

4 février 2008.

Le ciel devient menaçant et noir. Quelques gouttes tombent déjà. Non seulement, je n’ai aucun vêtement de pluie, pas de parapluie et je me suis habillé aujourd’hui avec un pantalon long et des chaussures qui vont faire éponge à la moindre flaque d’eau. Tant pis, c’est trop tard, il fallait réfléchir avant de quitter l’hôtel.

Comme d’habitude, attente du bus, qui s’avère une fois encore particulièrement bondé. Une grande envie me saisit de prendre une photo à l’intérieur du bus, avec tous ces gens cramponnés aux porte-bagages, mais je n’ose pas. Comment cela sera-t-il pris par les Thaïlandais ? Je m’abstiens donc.

Enfin, une place se libère juste derrière le chauffeur, je m’y installe. Nous roulons très lentement. Il pleut violemment. Le bus est très vieux, le compteur indique 840.883 kilomètres. Comme il ne fonctionne plus, et sans doute pas depuis hier matin, vous pouvez imaginer qu’il a beaucoup plus d’heures de route. Mais ce n’est pas le motif de l’allure peu ordinaire du bus. Le motif n’est pas non plus la pluie violente, mais le chauffeur qui passe la plupart de son temps le téléphone portable collé à son oreille. Il en oublie alors de changer de vitesse. Avec le téléphone, on ne va pas plus loin que la seconde ! Enfin, si l’on va au fossé, malgré la pluie, le plouf ne sera pas violent.

Je traverse la cour de la mission à vive allure, sous une averse tropicale (qui, normalement, n’arrive jamais en cette saison). Moss et Mac, les enfants courent à ma rencontre. Chacha, dis-je (ce qui veut dire doucement). Je m’accroupis pour être à leur hauteur. Le petit Moss me fait une bise sur la joue, ce qui est rare en Thaïlande. Mac s’accroche à l’une de mes jambes. Il pose ses pieds sur l’une de mes chaussures, s’installe comme un petit singe, les fesses sur les talons. Je dois alors faire quelques pas, avec l’un dans les bras et l’autre en équilibre sur un pied. Heureusement, le jeu les intéresse assez vite et les voila repartis. Ils me rejoindront un peu plus tard au milieu des lits des malades.

Les autres malades assis à l’extérieur des bâtiments me saluent et je me dirige vers la salle de soins palliatifs – CPU (Care Palliatif Unit). Le lit de Jak est vide, petite frayeur avant que je ne m’aperçoive qu’il a changé de lit. Il se trouve maintenant dans le lit à droite tout de suite en entrant. C’est le lit dans lequel il a passé plusieurs semaines lorsque nous l’avons conduit à Camillian le 31 octobre 2006.

Les yeux sont mi-clos, le visage de plus en plus tiré, il a encore maigri. Je pose une main sur le front, une autre sur la poitrine lui signalant ainsi mon arrivée. Il ouvre lentement les yeux, tourne son visage dans ma direction mais le regard semble lointain. Il ne prononce pas un mot, mais à un clignement des yeux je comprends qu’il me reconnait. Aucun sourire aujourd’hui ne m’accueille. Quelques instants encore et je constate qu’il ne peut plus parler.

Jak ne tarde pas à « s’endormir » ou – en tout cas – à fermer les yeux et j’en profite pour faire le tour des malades dans cette salle. Un mot pour l’un, une main posée sur une jambe, sur une épaule, et toujours sourire avec une profonde énergie que je voudrais tant leur transmettre.

Aujourd’hui, la cantine est fermée car le responsable – un malade lui aussi – est parti en consultation à l’hôpital. Pour acheter quelques boissons et friandises, je dois aller à l’extérieur, mais je ne peux effectuer ma distribution habituelle. Seuls, les patients à l’extérieur auront donc quelques menus cadeaux, et bien sur les deux enfants : Moss et Mac.

En continuant mes visites dans d’autres salles, je cède le passage à LAA, aveugle et malade. Elle se dirige vers le fond de la pièce, plie sa canne blanche, avance à tâtons et grimpe sur un lit occupé. Je m’arrête tout net et observe !

LAA s’assoit au pied du lit et commence un massage des pieds de la maman de Mac allongée dans le lit, sur le ventre.

Puis, l’aveugle pose ses mains sur le carrelage au mur, se redresse, et une fois debout, toujours les mains posées sur le mur, commence un massage en marchant sur les jambes de la malade dans son lit.

Après quelques heures, je décide de repartir et informe Jak. Avec difficulté, il me prend le bras avec sa seule main valide, me caresse lentement l’avant bras, puis retire sa main, serre son pouce sur son index et frotte les phalanges l’une contre l’autre.

Ce qui, en langage universel, veut dire : argent. Je souris et me dis que la tête fonctionne toujours. Il est vrai qu’aujourd’hui  je n’ai rien donné,  contrairement à chacune de mes visites où je glisse quelques billets dans son sac pour améliorer son ordinaire. Je pensais qu’il ne serait pas capable de « commander » quoi que ce soit, compte tenu de son état.  Je lui demande alors où se trouve son sac et son porte-monnaie. Aucune réponse bien sur ! Je cherche sur le lit, sous une serviette, ouvre les tiroirs de la table de nuit. Rien !

Bon, je mets quelques billets dans sa main qu’il referme.

-      Jak, lorsque tu vas dormir, tu vas te faire voler cet argent. Il ne faut pas le garder dans ta main.

Mais le sac a disparu. Evidemment je n’obtiens aucune réponse. Jak serre un peu plus fort les billets qui dépassent de ses doigts. Voila qui va attiser la convoitise de certains.

Une aide soignante a vu la scène et vient vers moi. Elle a parfaitement compris et je n’ai aucun mal à lui expliquer la situation. Elle parle à Jak en thaï, et nous réussissons, non sans mal, à ce qu’il lui remette l’argent qui sera déposé dans une enveloppe au bureau à son nom. En quittant la mission, le ciel me tombe sur la tête en grosses gouttes.

Un camion taxi-collectif passe immédiatement, quelle chance !

A Ban Chang, j’attendrai le bus pour Pattaya.


JAK dans un semi-coma.

Mercredi 6 février 2008.

Exceptionnellement, le trajet pour Camillian est aujourd’hui, luxueux. En effet, je dois travailler avec Wilfrid, le bénévole canadien, pour la mission sur la préparation du calendrier 2009. Nous devons sélectionner les meilleures photos ou les plus « touchantes » parmi les clichés réalisées par Wilfrid. Ensuite, nous voudrions joindre un texte d’accompagnement, et je mettrais cela en forme sur mon ordinateur, pour présenter au Directeur de la mission.

Je pars donc avec un sac de documents et l’ordinateur portable. Ainsi harnaché, je ne m’imagine - même pas en rêve – sur le taxi-moto ou dans le bus bondé. Un juste prix est négocié avec un taxi (voiture) qui me conduit à Camillian mais ne m’attendra pas, car je ne sais pas à quelle heure nous aurons terminé.

Départ hôtel 9 h 15, à peine trois quart d’heure plus tard nous arrivons à Camillian, un vrai bonheur. Un confort qui a un prix (environ 12 Euros) c’est six fois le prix en moto et bus. J’apprécie néanmoins à sa juste valeur ce confort temporaire.

Arrivée à la mission : mes chouchous Moss et Mac me sautent dans les bras, et le chauffeur de taxi me regarde – ahuri – ne comprenant pas très bien la situation.

Visite en salle de soins palliatifs. Quelques malades m’interpellent par mon prénom, et selon leurs possibilités font un salut du fond de leur lit avec les deux mains jointes devant le visage ou un semblant de salut ou avec une seule main. Mais c’est l’intention qui compte.

Lundi, Jak  ne parlait plus. Aujourd’hui, il entrouvre péniblement les yeux lorsque je lui parle, semble me regarder, mais me voit-il seulement ? Les yeux sont jaunes et vides d’expression. Il semble fixer un point sur le mur. En lui prenant un bras, et en lui parlant doucement, je réussis à lui faire avaler deux ou trois gorgées de jus d’orange à l’aide d’une paille.

C’est un effort considérable pour lui, il repart aussitôt dans son monde à lui, les yeux mi-clos. Arranger l’oreiller ou l’aider à faire un geste attire des grognements de douleurs. Je renonce et préfère alerter les aides-soignants qui ont l’habitude de ces situations.

La cantine est ouverte, et la distribution des boissons commence. Coco m’aide à porter la soixantaine de canettes de Pepsi, Sprite, Fanta. Il surveille aussi pendant la distribution les resquilleurs.

Mes « clients » deviennent exigeants. Je dois retourner changer un surplus de Sprite pour des Pepsi manquants. Autrefois, on acceptait la boisson quelle qu’elle soit vers la fin de la distribution, aujourd’hui on « exige ».  Mais le client est roi n’est ce pas ?

L’heure suivante est consacrée au travail du calendrier. Repas ensuite avec le staff et les enfants. Deux heures encore de travail. Nous finalisons notre travail en gravant les CD.

Un peu plus tard, je suis seul devant les bureaux.

Dans son fauteuil électrique, un malade traverse la cour dans ma direction. Je souris car je ne lui ai pas donné ce matin son traditionnel billet de 100 bath. Il vient donc le chercher.

Il stoppe son fauteuil roulant, tire maladroitement sur la fermeture éclair de son sac, car une seule main est à peu prés valide. Il doit terminer l’ouverture avec les dents.

Alors il dirige sa main vers ma poche : Cela signifie : Tu me donnes des sous ?   Parfois, je le fais « marcher » un peu (Quel vilain jeu de mot) mais je finis toujours par lui donner un billet et il le sait bien.

Une autre visite à Jak, toujours dans son semi coma. Il n’ouvre même pas les yeux lorsque je lui dis quelques paroles d’encouragement. Je parle un peu avec une aide soignante, et nous sommes d’accord, la situation est devenue très sérieuse.

Elle me promet de me téléphoner si ….

Wilfrid me raccompagne à Ban Chang, m’évitant ainsi l’attente sur le bord de la route, sous un soleil de plomb. Bus pour Pattaya. Il est 16 h 30, le bus n’est pas surchargé de clients. A l’arrivée à Pattaya, j’évite le taxi-moto et prend un vrai taxi sur le parking de la grande surface. Arrivée hôtel 18 heures.

 

JAK a quitté ce monde.

Jeudi 7 février 2008

La mission me téléphone en me disant que Jak arrive au bout du chemin.

Je prends un taxi et me rends le plus vite possible à Camillian où j'arrive à 15 h. Là-bas, une aide soignante guettait mon arrivée pour me dire que Jak m'attendait avant de s’en aller.

Deux aides-soignants lui tiennent la main et lui parlent doucement. Ils lui annoncent que je viens d'arriver, je caresse son visage et son torse et essuie quelques larmes qui coulent de ses yeux, dont le regard n’est déjà plus avec nous. Je prends la relève d'un aide-soignant.  Pendant presque trois quart d'heure ces derniers se relayent et je reste avec lui tout ce temps, jusqu'à son dernier souffle.

JAK est mort vers 15 h 45 – Jeudi 7 février 2008.

Il est parti très lentement et totalement apaisé. Seules ces larmes qui coulaient de temps à autres laissaient supposer que, sans nous voir, il gardait une certaine conscience.

Comme il n'avait plus de lien avec sa famille depuis le début de sa maladie, le Directeur de la mission me demande ce que je souhaite pour lui.

La crémation bouddhiste s'est déroulée le 8 février à 16 heures.
 

La décision de l'aider, en mai 2006, impliquait de tenir tête à ceux qui ignoraient un être humain en difficulté. Je m'étais promis de ne pas le laisser seul et sans soins.  

Cette promesse, qui n’était valable que pour moi-même, a été respectée. 

J’ai pu l’accompagner durant de longs mois et l’assister pour la fin de sa courte vie. Il aurait eu 32 ans en juillet 2008.

 

 

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